Retrouvez dans cette page différentes opinions, qu'elles émanent de Philippe Galloy ou d'autres personnes ayant souhaité participer à cette rubrique. Tout intéressé peut envoyer son article à philippe.galloy@gmail.com Il doit s'agir d'un article d'environ une page A4 ordinaire exprimant une opinion sur un thème précis, en rapport avec les sujets traités sur ce site. Sommaire - "Terminés, les voyages de presse !", par Philippe Galloy - "Voyages de presse : les exemples", par Philippe Galloy - Réaction d'un "organisateur" occasionnel de voyages de presse, par Xavier Deswaef Terminés, les voyages de presse ! Auteur : Philippe Galloy Date : 11/03/2007 Je rentre d’un voyage de presse à Istanbul, payé par Dexia. Je viens de décider de refuser dorénavant ce type de mission. Bénéficier des largesses d’une entreprise privée pour partir en voyage à l’étranger est contraire à l’image que je me fais de la profession de journaliste. Quelle crédibilité ai-je auprès de mes lecteurs lorsque j’écris un article sur une banque qui, en même temps, me paye un séjour à l’étranger, dans un hôtel cinq étoiles, et des repas arrosés au Pouilly Fuissé et au Saint-Estèphe ? Or, pour un journaliste économique (remarquez au passage que, comme pour certains journalistes sportifs, le qualificatif est usurpé), ce genre de situation se présente, si pas fréquemment, à tout le moins régulièrement. Les exemples sont nombreux et vous pouvez en trouver un aperçu ci-dessous . Depuis que je travaille à temps plein en tant que journaliste, j’ai eu l’occasion de participer à plusieurs voyages de ce genre. J’ai effectué chacune de ces missions pour le compte d’un journal mais sur le compte de l’institution que je devais couvrir journalistiquement. J’ai évidemment fait part de ma décision d’arrêter ces pratiques à mes collègues et confrères. La plupart comprennent mes sentiments à l’égard des voyages de presse mais beaucoup veulent me dissuader d’y renoncer. Ils font valoir plusieurs arguments qui, jusqu’à présent, ne me convainquent pas. « Envoyé spécial » ? À d’autres ! Ils invoquent notamment le fait que ces voyages, fussent-ils payés par l’entreprise couverte, ne privent pas le journaliste de son esprit critique à l’égard de cette entreprise. Je le concède. Mais comment puis-je le prouver à mes lecteurs ? J’ai beau écrire dans mon article que telle banque a invité les journalistes pour un grand « show » dans tel pays, dans un hôtel somptueux voire somptuaire, j’ai l’impression de tromper mes lecteurs, parce qu’ils ne savent pas que le billet d’avion a coûté 600 euros, la chambre 500 euros, les repas 400 euros, etc. « Les lecteurs savent comment ça se passe », me rétorquent certains collègues. Je n’en suis pas convaincu du tout. Beaucoup ont encore l’illusion d’une presse puissante et aux moyens financiers suffisants pour dépêcher à l’étranger tout journaliste de la rédaction. D’autant que certains journaux n’hésitent pas à indiquer que le journaliste est un « envoyé spécial » à tel ou tel endroit. Franchement, si demain, un lecteur lambda apprend que l’« envoyé spécial » est logé, nourri, blanchi, bref, payé par l’entreprise qu’il doit couvrir, il risque fort de lire les articles de ce journaliste avec moins d’intérêt… « Les voyages forment la jeunesse ! », plaide un collègue. « Ne suis pas tout le programme et profites-en pour nouer des contacts sur place. » Ok. Mais même si je profite du voyage pour trouver de bons sujets, de bons contacts et de bonnes adresses, ça ne soulagera pas ma conscience d’avoir été, l’espace de deux ou trois jours, sur le « payroll » d’une entreprise privée dont l’objet social n’est pas, loin s’en faut, de payer des journalistes. « Si on arrête ces voyages, on ne partira plus jamais », souligne encore une collègue. C’est vrai et c’est bien triste mais si l’on veut rester honnête vis-à -vis des lecteurs, c’est le prix à payer. Pour moi, rien ne justifie de se faire payer par d’autres que le journal pour lequel je travaille. Il sera toutefois encore possible d’accompagner certains ministres à l’étranger, ce qui s’apparente à une aide publique à la presse et peut davantage se justifier. « Développement durable », vraiment ? « Lors d’un voyage, le contact avec les patrons de l’entreprise est différent que ceux que l’on a en Belgique », m’a-t-on encore opposé. C’est pourquoi, lorsque je refuserai un prochain voyage de presse, je resterai constructif et proposerai à l’entreprise qui m’invite de remplacer ce voyage par une journée où j’accompagnerais le patron dans ses activités quotidiennes à Bruxelles. Par ailleurs, je suggérerai dorénavant à toute entreprise de privilégier les téléconférences. S’il est impossible de déplacer tel interlocuteur en Belgique, pourquoi déplacer cinquante personnes à l’étranger ? Toutes les entreprises qui payent des voyages de presse ont les moyens d’organiser des téléconférences. Enfin, je trouve scandaleux pour un journaliste de plaider pour les économies d’énergie et le développement durable tout en participant par ailleurs à des voyages qui mobilisent des places dans des avions, le moyen de transport le plus polluant au monde. Et je ne parle pas des quantités de nourriture gaspillées en pareille occasion, parfois dans des pays où certains habitants ont du mal à remplir leur assiette chaque jour. Pour moi, ces voyages, c’est donc fini. Et à certains confrères qui me traiteront de gâche-métier, je répondrai que je préfère être un gâche-métier qu’un pique-assiette, comme certains patrons nous qualifient. Voyages de presse : les exemples Auteur : Philippe Galloy Date : 11/03/2007 Voici quelques exemples de voyages de presse payés par des firmes privées. Depuis que je travaille à temps plein en tant que journaliste, c’est-à -dire depuis avril 2004, j’ai eu l’occasion de tester cette pratique peu reluisante. En voici donc un aperçu. Pour mon premier voyage de presse, je suis allé à Londres avec la Deutsche Bank. Logés dans un hôtel huppé de la City, mes confrères et moi avons voyagé en avion privé, aller et retour depuis Bruxelles. But de l’opération : entendre parler trois personnes de certains fonds gérés à Londres. Aucune actualité « chaude », sujets très pointus au programme et masse d’information bien trop dense : j’y ai perdu mon temps, la banque de l’argent et mes lecteurs des articles autrement plus passionnants... Un peu plus tard, je suis parti à Paris avec Axa. Si le voyage se passait en autocar, l’hôtel, à deux pas des Champs-Élysées, n’avait rien à envier aux meilleurs et les repas étaient bien entendu arrosés de grands vins français. Curieux, tout de même, qu’il faille se rendre à Paris pour annoncer les résultats d’Axa Belgique... « C’est la tradition, m’a-t-on répondu, nous l’avons fait à Bordeaux l’an dernier. » Ah bon. Axa nous a aussi offert une petite visite de Paris « by night » en autocar et un repas dans un restaurant panoramique. Le scandale FortisQuelques mois plus tard, je suis revenu à Paris mais avec Dexia, cette fois-ci, et en Thalys mais toujours pour loger dans un hôtel des plus luxueux. Ce jour-là , le groupe a annoncé ses prévisions à l’horizon 2010. C’est une entreprise à moitié française, soit. Mais un déplacement était-il indispensable ? Je n’en suis pas convaincu du tout. En tout cas, une nuit sur place était absolument superflue. Il y a eu un autre voyage à Paris, avec Fortis, dans le fameux Thalys aux couleurs du groupe financier. Intérêt journalistique du déplacement ? Nul : Fortis nous a fait visiter l’une de ses « maisons des affaires » qui venait d’être inaugurée. Bref, de la publicité et uniquement de la publicité. Fortis a aussi convié un jour les journalistes à Londres, l’un des voyages les plus scandaleux de l’histoire du journalisme : Eurostar aller et retour en première classe avec repas servis à bord, nuitée dans un hôtel au pied de Tower Bridge dont je n’ose pas imaginer le prix (de la nuitée, pas de Tower Bridge) et, bien sûr, repas dans un restaurant spécialement réservé pour les journalistes et le personnel de Fortis. Tout cela pour apprendre que le groupe allait supprimer 1.200 emplois... Mais ce n’est pas tout. Axa a remis le couvert, au propre comme au figuré, à Porto ! C’est que le groupe y détient une fort belle propriété, via sa filiale Axa Millésimes, et tenait absolument à faire déguster différents crus de Porto aux journalistes. A cette occasion une bouteille de plus de 500 euros a été débouchée, sans compter ses petites sœurs, une dizaine au moins, dont les prix oscillaient entre 200 et 400 euros. Ajoutons à cela une nuit dans un grand hôtel, un voyage aller et retour en avion, un transfert en train, un autre en autocar, des repas assortis des mets les plus fins, une bouteille de 150 euros offerte à chaque journaliste : le compte est « bon ». Le « développement durable » à la sauce DexiaOn continue ? Voici les aventures de Deutsche Bank Belgique en Allemagne. L’occasion de visiter la maison-mère ? Que nenni : on mange, on boit, on écoute le patron de la banque, on remange, on reboit, on écoute de la musique dans un bar et on va dormir dans un hôtel style art moderne impayable (sauf par une banque : faut-il le préciser ?), non sans avoir éclusé quelques verres au bar dudit hôtel. Il y a un peu plus, je vous le mets ? Il y a peu, Dexia a affrété un, non, trois avions privés pour se rendre à Istanbul. L’un partait de Paris, l’autre de Bruxelles, le troisième de Luxembourg. J’étais dans l’avion au départ de Bruxelles. Nous étions une soixantaine de personnes : journalistes, analystes financiers et administrateurs de Dexia. L’avion était rempli au tiers de sa capacité… Sur place, nous avons pris un repas dans un restaurant panoramique et un autre au cours d’une croisière sur le Bosphore. Nous étions logés pour deux nuits dans l’Hôtel Ritz-Carlton, où l’on ne trouve pas de chambre pour moins de 200 euros… La conférence de presse à laquelle nous avons assisté sur place était audible par téléconférence depuis Bruxelles. Au point de vue de l’information, on ne peut pas dire que nous ayons eu beaucoup de choses à nous mettre sous la dent. Par contre, en ce qui concerne la nourriture terrestre, là … Une visite culturelle était au programme : celle du palais de Dolmabahçe, le seul palais à l’occidentale d’Istanbul. Dans ce bâtiment, rien de typiquement turc… Bref, de cette belle ville, je n’ai rien vu d’authentique. Encore un mot sur ce voyage : nous avons fait trois déplacements en autocar de 2 à 3 kilomètres, dont l’un d’une demi-heure en raison de bouchons, alors que, si nous nous étions déplacés à pied, nous aurions marché 500 mètres, 400 mètres et… 50 mètres pour ces trois voyages. Et je ne parle pas du transfert qu’Axel Miller, patron de Dexia, a préféré faire en BMW au lieu de se mêler aux passagers des autocars. Bravo, Dexia, la « banque du développement durable » ! J'allais oublier de mentionner le voyage de presse annuel de la banque Robeco. L'an dernier, c'était en Pologne, à Varsovie. Sur le plan culturel, c'était très intéressant. Par contre, l'intérêt journalistique n'était pas terrible (ça, c'est avoir le sens de la litote !). Je n'ai d'ailleurs rien écrit à mon retour, malgré les deux ou trois heures de conférence de presse auxquelles nous avons eu droit. C'était, grosso modo, une présentation des activités de la banque en Pologne ainsi que de sa nouvelle politique commerciale. Le rêve des journalistes, quoi (je peux aussi manier l'ironie...) ! Sachez encore que ce voyage annuel a lieu durant un week-end et que les conjoints des journalistes sont invités... Vous avez dit bizarre ? Je n’ai pas d’autre exemple récent de voyages de presse et je n’en aurai plus. Car, comme vous pourrez le lire par ailleurs, j’ai décidé de renoncer à ces mission scandaleuses. Réaction d'un "organisateur" occasionnel de voyages de presse... Auteur : Xavier Deswaef, Ancien porte-parole Date : 16/05/2007
Tu as raison, et je comprends partiellement ce cri de protestation. Ou est-ce un cri d'alarme devant les abus, s'il y en a. Je partage donc ce point de vue mais jusqu'à un certain point et j'aurai sans doute tort jusqu'à un certain point quand je répondrai à propos du voyage de presse de Fortis à Londres. Parce que je me sens moralement tout de même obligé de défendre ce que nous avons fait là -bas et que je suis en partie responsable du voyage en question. La meilleure défense, dit-on, c'est l'attaque. En matière de voyages de presse, il y a à boire et à manger et les anecdotes ne manquent pas, je vais donc parler d'exceptions... qui "confirment la règle" ! A chaque fois que j'ai organisé un voyage de presse, j'ai pensé à ce que disait Hubert Beuve-Méry à toute nouvelle recrue dans sa rédaction du journal le Monde: "Vous rentrez dans un grand journal, vous allez être courtisé comme nullepart ailleurs. Si l'on vous invite. Allez-y. Pour cracher dans la soupe". Je prendrai donc des exemples qui n'interdisent pas aux journalistes de cracher dans la soupe, mais en connaissance de cause! En 1982, je ne sais plus la date exacte, le gouvernement belge est confronté à une presse flamande déchaînée qui ne sait plus quoi écrire pour "couler" le dossier Cockerill-Sambre en pleine restructuration de la sidérurgie et en plein plan "Gandois". Je suis à l'époque au service de Wilfried Martens; Jean Gandois rencontre W.Martens pour voir comment on peut convaincre la presse flamande que Cockerill, c'est pas une vieille forge située en bord de Meuse, mais une entreprise qui joue de malchance dans un contexte européen difficile avec des outils performants et modernes. Une seule solution : amener les journalistes sur place et leur montrer. On les a donc invités à monter dans un car VIP avec tout le confort nécessaire pour pouvoir écrire leur papier sur le chemin du retour question de ne pas leur faire perdre trop de temps. C'est vrai qu'on a mis les petits plats dans les grands, mais est-ce que tu reçois les gens comme un chien dans un jeu de quilles? Toujours est-il que dès le lendemain l'attitude des journalistes flamands a changé du tout au tout. Ce n'était plus, les sales métallos wallons qui préfèrent partir en grève que de travailler, mais dommage qu'il faille se séparer de tels outils pour sauver ce qui peut encore l'être ! Plus près de nous, quand Fortis organise un voyage de presse � Istanbul pour annoncer l'acquisition de Disbank, comment peux-tu faire autrement que d'organiser un voyage de presse pour montrer ce qu'est Disbank. Un communiqu� m�me bien ficel� ne peut donner d'impression quant � la taille de l'entreprise. Pour en venir au voyage de presse � Londres, c'est vrai qu'on a mis les petits plats dans les grands, mais on n'avait pas choisi les plats les plus grands car � Londres il y a des hotels � des prix d�passant l'imagination! Aller en Eurostar, c'est moins cher que de prendre un avion. Offrir le voyage en premi�re classe me para�t �tre la moindre des politesses, les repas servis � bord sont ceux de Mr Toulemonde qui prend un billet de 1�re, ni plus ni moins. Et l'id�e de faire notre communication sur la strat�gie de Fortis � Londres avait pour but de "rencontrer" l'attention des analystes de la place, plus nombreux que partout ailleurs en Europe. Je suis contre les voyages de presse qui doivent servir une d�marche marketing. Mais l� je ram�ne le voyage de presse au m�me rang que tout autre mode de communication de l'information, que ce soit le communiqu� de presse ou la conf�rence de presse: ils ne doivent pas servir � faire de la publicit�. L� c'est clair. Les journaux ont de la place pour la pub. Mais quand il faut parler de sa nouvelle acquisition, comment faire? En tant qu'entreprise tu n'as pas achet� la boite "machin" sans aller voir sur place? Donc tu fais la m�me chose avec la presse avec laquelle tu es en contacts permanents, ni plus ni moins. Tu ne peux pas lui dire: "faites-moi confiance, ce que je viens d'acheter, c'est pas du toc". Cela ne t'emp�che pas d'�crire ce que tu estimes devoir �crire pour tes lecteurs, qui eux n'ont pas l'occasion d'aller voir sur place. J'aurais �t� journaliste, cela ne m'aurait pas d�plu d'embarquer � bord de l'Airbus A 380 au cours d'un vol enti�rement consacr� � la presse, question de relever un peu l'image de marque de ce bel oiseau de fer qui m�rite sans doute mieux que la crise que sa soci�t� traverse. En un mot comme en cent, il y a donc des voyages de presse utiles et d'autres qui le sont moins. |